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The Troubles : La polémique. Jouer avec le feu (et l’histoire)

🛑 Incarner l’IRA sur un plateau ? « The Troubles » divise joueurs et victimes. Entre devoir de mémoire et traumatisme, le débat est lancé.


The Troubles : Peut-on jouer avec le feu (et l’IRA) sur un plateau ?

The Troubles

Vous pouvez écouter cet article sous forme de podcast ici, généré par IA. Et nous sommes également sur Apple Podcast & sur YouTube Podcast ici :

L’essentiel en 3 points :

  • The Troubles est un wargame complexe simulant 30 ans de conflit nord-irlandais, permettant d’incarner toutes les factions, y compris paramilitaires.
  • Les victimes dénoncent une banalisation de la violence qui ravive les traumatismes.
  • L’auteur et l’éditeur prônent la vertu pédagogique pour préserver la mémoire historique face à l’oubli.

Vous lancez les dés, vous tirez une carte, et boum, vous venez de réécrire le ‘Bloody Sunday’. Malaise ?

Amis ludistes, posez vos meeples deux minutes. Aujourd’hui, on ne va pas se contenter de compter des points de victoire ou d’optimiser notre main de cartes ressources. On va parler d’un sujet qui gratte, qui pique, et qui nous force à regarder notre hobby, notre passion droit dans les jeux yeux.

Imaginez un peu : vous ouvrez une boîte de jeu. À l’intérieur, pas de gobelins, pas de vaisseaux spatiaux, ni de marchands de tapis à Istanbul. Non. À la place, une carte de Belfast, des cubes représentant des paramilitaires, et des cartes événements titrées « Bloody Sunday » ou « Grève de la faim ».

Ce jeu existe. Ou presque. Il s’appelle The Troubles: Shadow War in Northern Ireland 1964-1998. Il est signé par l’éditeur américain Compass Games, conçu par l’enseignant écossais Hugh O’Donnell, et depuis quelques jours, il a mis le feu aux poudres en Irlande du Nord.

Simulation de ouf, ou dérapage incontrôlé ? On décortique l’affaire pour vous.

Un colosse de simulation historique

Ne vous y trompez pas, The Troubles n’est pas un petit jeu d’apéro. Sur le papier, c’est un wargame pur jus, clairement inspiré de la célèbre série COIN (Counter-Insurgency) de GMT Games. Pour les initiés, c’est du lourd, du très lourd.

Le menu est copieux :

  • 1 à 6 joueurs s’affrontent de manière asymétrique.
  • Un deck colossal de 259 cartes retraçant 30 ans d’histoire.
  • 6 heures de jeu (prévoyez le thermos de café, et peut-être l’aspirine).
  • Des factions aux objectifs opposés : l’Armée britannique, la Police royale de l’Ulster (RUC), l’IRA provisoire, les Loyalistes, et les politiques.

L’auteur le promet : le but n’est pas d’écraser l’autre, mais d’instaurer une paix durable… selon votre vision. C’est une plongée exigeante, presque universitaire, dans l’un des conflits les plus complexes du XXe siècle. L’objectif affiché est noble : comprendre les engrenages de la violence pour mieux saisir le prix de la paix.

Belfast voit rouge

Mais voilà. L’Histoire avec un grand H, ce sont aussi des histoires avec des petits « h », celles des victimes, des familles brisées et des cicatrices encore à vif. L’annonce des précommandes (environ 85 $) a fait l’effet d’une bombe (sans mauvais jeu de mots). Le Belfast Telegraph en a parlé ce jeudi 22 janvier 2026, relayé par le britannique The Guardian hier vendredi 23.

Pour les associations de victimes en Irlande du Nord, la pilule ne passe pas. Kenny Donaldson, du groupe SEFF, cité dans l’article du Guardian, résume le sentiment général avec une analogie qui interroge, qui fait mal : « Quelle serait la réaction des Américains si on sortait un jeu sur le 11-Septembre où l’on joue le pilote de l’avion ? » Le SEFF en parle par ailleurs sur sa page FB.

Pour beaucoup, voir des événements traumatisants comme les « Nutting Squads » (les équipes d’exécution de l’IRA) transformés en cartes à jouer est insupportable. « C’est comme un coup de couteau », témoigne un auditeur à la radio locale. On parle ici d’un conflit qui s’est terminé en 1998. C’était hier. Pour les habitants de Belfast, ce n’est pas de l’Histoire lointaine, c’est leur vie.

11 ans après, serait-on aujourd’hui prêts à jouer à un wargame autour des attentats de Charlie Hebdo ou ceux du Bataclan ? Ou encore, que dirait-on si on sortait aujourd’hui un jeu de société dans lequel on devrait s’échapper d’un club en proie aux flammes ?

Jouer pour ne pas oublier ?

Face à la levée de boucliers, l’éditeur et l’auteur montent au créneau avec un argumentaire qu’on entend souvent (et qu’on défend parfois) : la vertu pédagogique du jeu. Hugh O’Donnell l’affirme : son but n’est pas de glorifier la terreur, mais d’expliquer le pourquoi. « Si on renonce dès qu’une période nous met mal à l’aise, il ne resterait plus grand-chose à étudier », plaide-t-il.

Bill Thomas, le patron de Compass Games, habitués aux wargames historiques, renchérit : les jeunes générations (surtout hors du Royaume-Uni) ne savent rien de ce conflit. Le jeu serait un cheval de Troie éducatif, un moyen « engageant » de transmettre la mémoire là où les livres d’histoire prennent la poussière.

À noter que depuis la polémique soulevée par le Belfast Telegraph ce jeudi, le jeu a été retiré du site de l’éditeur. Il ne peut plus être précommandé. Sa page BGG est toutefois toujours existante (pour l’instant).

Et nous, on en pense quoi

C’est le grand débat qui agite notre petit monde ludique. Souvenez-vous de Scramble for Africa (annulé pour son thème colonial) ou, à l’inverse, du succès critique de This War of Mine. La frontière est ténue entre le « wargame sérieux » et le « voyeurisme ludique ».

Souvenez-vous également de la polémique autour du jeu de Super Meeple La Famiglia primé à Cannes en 2024 et qui a suscité une grosse polémique en Italie il y a exactement une année en janvier 2025, pour les mêmes raisons que The Troubles. Peut-on jouer avec, dans. sur un contexte… sensible ?

Chez Gus&Co, on pense que le jeu est un média culturel adulte capable de tout traiter. Mais le timing et la distance émotionnelle sont cruciaux. The Troubles pose la question fatidique : peut-on transformer un traumatisme récent en mécanique de jeu sans heurter celles et ceux qui l’ont vécu ? Prenez vos stylos, vous avez 4h. Le débat reste ouvert, et il est passionnant. The Troubles, un jeu qui jette le trouble.

Joueriez-vous une faction "terroriste" dans un jeu historique pour comprendre ses motivations ?

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