Conludo : Kickstarter finance-t-il les médias du jeu ?
Conludo réunit Felicia Day et Wil Wheaton autour des jeux. Mais son financement par Kickstarter pose une question : média indépendant ou puissante vitrine ?
Conludo : Kickstarter finance-t-il les médias du jeu ?
L’essentiel en 3 points
- L’émission Conludo réunira Felicia Day, Wil Wheaton, des invités et des jeux choisis selon la discussion.
- Le premier épisode se débloque à 4,6 millions de dollars ; dix épisodes demanderaient 5,5 millions.
- Le vrai enjeu sera la transparence sur les jeux, les partenariats et la ligne éditoriale.
Un film attire les fans, les fans financent une émission, et l’émission pourra faire vendre des jeux : avec Conludo, la boucle du crowdfunding se referme presque.
Felicia Day et Wil Wheaton préparent Conludo, une série où une conversation mènera à un jeu, puis à une partie entre amis. Le projet n’a pas sa propre campagne : il apparaît comme un palier du Kickstarter de The Guild: Ren Faire’d. Derrière le retour attendu des deux visages de TableTop se dessine une question moins nostalgique qu’économique : le crowdfunding finance-t-il désormais aussi les médias qui rendront les jeux désirables ?
À première vue, l’annonce tient du joli retour de flamme. Felicia Day et Wil Wheaton, deux figures indissociables de Geek & Sundry et de TableTop, remettent des chaises autour d’une table. Mais Conludo n’est ni une cinquième saison officielle, ni un simple bonus vidéo. C’est un média promis comme récompense supplémentaire d’une campagne qui finance d’abord un film, puis des jeux, des livres, des objets et des expériences communautaires.
On ne finance plus seulement ce que l’on consommera. On finance aussi le dispositif qui prolongera l’attention, sélectionnera des jeux, mettra des auteurs et autrices en lumière et, très probablement, influencera des achats. Non, ce n’est pas forcément inquiétant. C’est en revanche suffisamment puissant pour qu’on s’y intéresse ici et aujourd’hui sur Gus&Co.
Felicia Day et Wil Wheaton remettent la table
Conludo a été annoncé le 30 juillet 2026 pendant la Gen Con d’Indianapolis. Le titre est présenté par l’équipe comme un mot latin signifiant « jouer ensemble ». Le programme réunira Felicia Day et Wil Wheaton autour d’un principe simple : commencer par une conversation, puis choisir un jeu de société qui lui répond.
Un livre récemment lu, un film, un morceau de musique, un bon gueuleton ou une passion commune pourra servir de point de départ. Des potes rejoindront ensuite la table. Le jeu n’est donc plus nécessairement le sujet initial de l’épisode ; il devient le prolongement concret de la discussion. On parle, puis on joue. Ben oui, comme dans la vraie vie.
Ce déplacement paraît léger, mais il distingue déjà Conludo de TableTop. L’ancienne émission expliquait un jeu, présentait une partie montée pour la vidéo et faisait de la boîte le centre de gravité de l’épisode. Conludo s’annonce plutôt comme un talk-show ou un podcast vidéo qui finit autour d’un (bon) plateau. Le format exact, sa durée, sa plateforme de diffusion, son calendrier, ses invités et la liste des jeux restent toutefois pour l’instant inconnus.
Surtout, l’émission n’était pas encore financée au moment de notre vérif. L’annonce officielle parle d’un palier à 4,5 millions de dollars, tandis que le premier épisode se débloque à 4,6 millions. Les deux formulations sont compatibles : le seuil de 4,5 millions ouvre la séquence, puis la tranche suivante de 100 000 dollars finance le premier épisode. Chaque tranche supplémentaire doit en débloquer un autre, jusqu’à dix épisodes. Par simple addition, une saison complète demanderait donc 5,5 millions de dollars.
Le 4 août, Kicktraq affichait 4 242 481 dollars et 28 072 contributeurs, soit encore 357 519 dollars à réunir pour garantir le premier épisode. La campagne, lancée le 20 juillet, doit se terminer le 21 août dans le fuseau indiqué par Kicktraq. Autrement dit : le retour autour de la table est annoncé, mais les internautes doivent encore payer pour tirer les chaises.

Une campagne qui ne vend plus un projet, mais un univers
The Guild: Ren Faire’d est d’abord un long-métrage destiné à réunir les personnages de la websérie The Guild à l’approche de son vingtième anniversaire. Son objectif initial de 1,5 million de dollars a été atteint en moins de quatre heures, avec plus de 1,55 million promis par plus de 8 600 personnes dès le lancement.
La campagne comprend également Swords & Sweethearts, un jeu de cartes inspiré des simulations de rencontres, un recueil de bédé publié avec Image Comics, un jeu de rôle de 120 pages développé avec Hit Point Press, des dés personnalisés, des fringues, du merch et différentes expériences communautaires.
Le projet est d’ailleurs classé dans la catégorie « Tabletop Games » de Kickstarter, alors que sa promesse centrale reste cinématographique. Ce classement révèle la véritable architecture de l’opération : niveaux de contribution, exclusivités, collaborations, déclinaisons physiques, prolongements narratifs et paliers successifs. Le film attire, mais l’offre complète fonctionne comme une grande campagne ludique.
Conludo ajoute une couche décisive / adhésive. La campagne ne finance plus seulement l’œuvre principale et les produits qui l’accompagnent. Elle finance aussi le média capable de retenir l’attention après la collecte. Un film attire les fans ; les fans financent le film ; l’argent supplémentaire débloque une émission ; cette émission pourra présenter des jeux, des auteurs et des éditeurs ; ces épisodes pourront à leur tour susciter des achats et élargir la communauté.
Le produit finance le média. Le média valorise d’autres produits. La communauté finance les deux et assure leur circulation. Nous ne sommes plus tout à fait dans la précommande participative classique, mais dans une forme de franchise participative : la campagne sert à la fois de test de marché, de boutique temporaire, de campagne publicitaire, de club de fans et de studio de production.
Le fantôme très rentable de TableTop
Pour comprendre pourquoi Conludo constitue un palier aussi kiffant, il faut revenir à 2012. TableTop mêlait explications de règles, parties condensées, invités connus, humour et petites séquences face caméra. Sa force n’était pas de produire l’analyse la plus exhaustive d’un jeu. Elle consistait à rendre visible l’expérience sociale d’une partie.
On ne regardait pas seulement une méca fonctionner. On regardait des gens rire, hésiter, négocier, trahir, perdre et se taquiner. La série transformait une boîte inconnue en invitation : « regardez comme cette soirée pourrait être la vôtre ». Pour une génération de joueuses et de joueurs, elle a servi de porte d’entrée vers le jeu de société moderne.
Le crowdfunding avait déjà sauvé TableTop. En 2014, après la fin du financement des chaînes originales de YouTube, une campagne Indiegogo destinée directement à la troisième saison a récolté 1 414 159 dollars selon la page créateur d’Indiegogo, auprès de 19 606 contributeurs, bien au-delà des 500 000 dollars initialement nécessaires à quinze épisodes. Felicia Day et Wil Wheaton défendaient alors un financement direct afin de préserver le programme des pressions de sponsors et de maintenir son accès gratuit.
Conludo reprend donc une vieille recette, mais en change la hiérarchie. La campagne de 2014 finançait une émission. En 2026, l’émission devient un bonus d’une campagne qui finance d’abord un autre projet. Elle n’est plus l’objet central de la collecte : elle est la récompense, émotionnelle (teintée de nostalgie ?) chargée d’accélérer cette levée de fonds.
Cette valeur émotionnelle repose aussi sur un précédent commercial très concret. En 2012, Mark Kaufman, alors vice-président de Days of Wonder, expliquait à ICv2 que Small World avait réalisé près de cinq fois ses ventes habituelles pendant le mois de diffusion de son épisode. Plusieurs mois plus tard, le rythme restait presque deux fois supérieur à son niveau antérieur. Les Aventuriers du Rail, déjà beaucoup plus installé, avait lui aussi connu une hausse significative.
La communauté a fini par parler d’« effet Wheaton ». Il faut éviter d’en faire une loi scientifique : l’impact dépendait de la disponibilité du jeu, de sa notoriété, de la qualité de l’épisode, de la réaction des invités et de la capacité des boutiques à suivre la demande. TableTop ne garantissait pas un succès. Il pouvait néanmoins déplacer brutalement l’attention — et donc les ventes.
Kickstarter finance-t-il les médias qui feront vendre ses jeux ?
La formule est franchement tentante, mais elle demande une légère correction. Kickstarter ne finance pas directement Conludo. Ce sont les backers de The Guild: Ren Faire’d qui promettent l’argent. La plateforme fournit l’infrastructure, les outils de campagne, l’accès à un immense réseau de financeurs et prélève 5 % des sommes collectées lorsqu’un projet réussit ; les frais de traitement représentent généralement 3 à 5 % supplémentaires.
Cette infrastructure n’est pourtant pas neutre. En 2024, 6 646 projets de jeux de plateau ont été lancés sur Kickstarter ; 5 314 ont été financés, soit un taux de réussite de 80 %, pour 220 millions de dollars promis aux campagnes réussies. Le jeu de société et de rôle concentrait alors 83 % de toutes les sommes engagées dans la catégorie Games. Dingue !
Classer une campagne de film dans « Tabletop Games » permet donc de la placer devant un public déjà habitué à financer des boîtes, des univers et des objets avant leur fabrication. Les jeux et le jeu de rôle servent de pont. Conludo transforme ensuite ce pont en route à plusieurs voies.
Kickstarter ne devient pas pour autant une chaîne de télévision ni un éditeur de presse. La plateforme rend possible un modèle dans lequel le média devient un livrable de campagne. C’est une différence importante : la foule ne paie pas uniquement pour recevoir une œuvre, mais pour construire l’environnement culturel qui continuera à parler à cette même foule.
Le palier de Conludo est particulièrement habile parce qu’il ne promet pas un simple supplément de production. À 4,6 millions, on ne finance plus quelques décors ou une journée de tournage. On fait revenir Felicia Day et Wil Wheaton autour d’une table. La contribution devient presque un vote affectif pour le retour de l’esprit TableTop. La nostalgie, ici, n’est pas un vernis : c’est un moteur de conversion.
Un média indépendant peut-il être promotionnel ?
Le financement direct par le public possède un avantage réel : il peut réduire la dépendance envers un diffuseur, un groupe audiovisuel ou des éditeurs de jeux. En 2014, Day et Wheaton expliquaient précisément qu’ils voulaient continuer TableTop sans modifier l’émission pour satisfaire des intérêts commerciaux. Sur le papier, une communauté qui paie le contenu qu’elle souhaite voir peut protéger une liberté de ton.
Mais l’indépendance vis-à-vis d’un annonceur ne signifie pas l’absence d’effet commercial. Une émission consacrée aux jeux fait vendre des jeux même sans pub. Choisir de consacrer quarante minutes à une boîte plutôt qu’à une autre produit de la valeur. Une reco peut être sincère, non payée et parfaitement promotionnelle dans ses conséquences.
Conludo ne se présente d’ailleurs pas comme une émission de critique. Felicia Day parle d’une célébration des trucs et bidules geek, des auteurs et autrices qui les rendent possibles et du plaisir de jouer avec des amis. Le programme ressemble davantage à un média de sélection et de mise en lumière qu’à un banc d’essai. Ce n’est pas un défaut. À condition bien sûr de ne pas confondre célébration, information et évaluation indépendante.
À ce stade, rien n’indique qu’un éditeur pourra payer pour apparaître dans Conludo. Rien ne précise non plus comment les jeux seront choisis, si les boîtes seront achetées ou fournies, si des épisodes pourront être sponsorisés, ni si certains invités entretiendront des relations commerciales avec les projets présentés. On ne peut donc pas qualifier Conludo de vitrine publicitaire. Mais. Mais on ne peut pas davantage considérer la question comme réglée.
Qui choisit les jeux ?
TableTop avait fini par publier des critères de sélection : disponibilité en boutique, qualité à quatre joueurs, durée compatible avec le tournage, lisibilité visuelle, équilibre entre stratégie et hasard, absence de jeu simultané difficile à monter. Ces règles n’éliminaient pas la subjectivité, mais elles rendaient le processus compréhensible.
Conludo aurait tout intérêt à faire de même. Les jeux seront-ils choisis uniquement par Day et Wheaton ? Par une équipe éditoriale ? Selon le thème de la conversation ? Leur capacité à fonctionner à l’écran ? Leur dispo commerciale ? La réponse déterminera si l’émission ressemble à une recommandation personnelle, à une programmation culturelle ou à un canal de lancement.
Qui paie quoi ?
La réglementation américaine fournit un minimum utile. La Federal Trade Commission considère notamment comme « lien matériel » une rémunération, une relation professionnelle, ou la fourniture gratuite ou à prix réduit d’un produit. Lorsqu’une recommandation vidéo repose sur un tel lien, l’information doit être claire et apparaître dans la vidéo elle-même, pas seulement au fond de sa description.
La conformité légale ne suffira toutefois pas à créer la confiance. Le public ludique voudra savoir si un jeu a été envoyé, si un déplacement a été payé, si un partenaire a financé la production, ou si un épisode s’inscrit dans une collaboration plus large. Une boîte offerte n’annule pas automatiquement la sincérité. La cacher, en revanche, abîme immédiatement la relation.
Qui vérifie les règles ?
TableTop a parfois été critiqué pour des erreurs de règles. Wil Wheaton avait reconnu en 2015 que le problème dépassait la petite coquille : des millions de personnes utilisaient l’émission pour découvrir des jeux et comprendre leur fonctionnement. Un programme qui possède un pouvoir de prescription possède aussi une responsabilité de précision.
Conludo semble vouloir placer la conversation avant la démo. Cela peut rendre le format plus humain et moins scolaire. Cela ne dispense pas l’équipe d’une préparation solide, surtout si un jeu indépendant reçoit soudain une exposition mondiale. Une erreur amusante à la table peut devenir une mauvaise présentation durable lorsqu’elle reste en ligne pendant des années.
TableTop peut-il renaître autrement ?
En 2012, TableTop occupait un espace encore largement vide. En 2026, YouTube, Twitch et les podcasts regorgent de vidéos de règles, de parties complètes, de critiques, de classements et de formats courts. Reproduire exactement l’émission d’origine aurait peut-être moins de sens aujourd’hui. La rareté n’est plus l’explication filmée ; c’est l’attention.
Le pari « conversation d’abord » devient alors intelligent. Felicia Day et Wil Wheaton ne sont pas interchangeables avec une nouvelle chaîne de règles. Leur véritable actif est la relation construite avec leur public : on vient pour leur complicité, leurs invités, leurs références culturelles et l’impression de disposer de la meilleure chaise de la soirée. Le jeu devient le lieu où cette relation se matérialise.
Ce choix peut aussi élargir le public. Une personne attirée par un livre, un film ou une anecdote culinaire peut découvrir une boîte sans avoir cherché une vidéo de jeu. À l’inverse, le risque existe que le jeu ne soit plus qu’un accessoire de conversation, présenté trop rapidement pour que l’on comprenne ce qui le rend singulier.
Côté francophone, l’écosystème de prescription reste beaucoup plus fragmenté entre médias spécialisés, chaînes, boutiques, podcasts et créateurs et créatrices soutenus par leur communauté. Un programme à gros budget porté par des personnalités connues n’a pas d’équivalent direct. Conludo pourrait donc servir moins de modèle à copier que de laboratoire : peut-on financer une émission de célébration sans la transformer en catalogue filmé ?
La bonne ambition n’est probablement pas de ressusciter TableTop plan par plan. Elle consiste à retrouver ce que la série faisait mieux que beaucoup d’autres : donner envie de jouer avec des personnes, pas seulement envie d’acheter un produit.
Tout dépendra de la façon dont Felicia Day et Wil Wheaton choisiront les jeux, présenteront leurs éventuels partenariats, justifieront les dépenses et traiteront la confiance de leur public. Car TableTop n’a pas seulement fait vendre des boîtes. La série a donné aux gens envie de s’asseoir ensemble. Pour réussir, Conludo devra retrouver cette envie sans transformer la table en rayon de supermarché.
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